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jeudi 20 octobre 2011

Retour sur le cauchemar aéroporté de l’armée rouge en 1943

Péninsule de Boukrine,  septembre 1943

En lisant le dernier ouvrage de l’historien et spécialiste de la seconde guerre mondiale Jean Lopez[1], j’ai été surpris de découvrir un épisode peu connu du front de l’est du dernier conflit mondial, à savoir, l’échec d’une opération aéroportée soviétique de grande ampleur. En effet, si on relate souvent les parachutages allemands de Hollande et de Crête, ceux des Alliés en Italie, en Normandie ou pendant « Market Garden », on estime que l’armée rouge n’a jamais utilisé comme telles ses unités parachutistes.
Pourtant, la tentative de septembre 1943 d’envoyer des forces aéroportées en masse sur le Dniepr démontre la volonté de la Stavka[2] de retrouver sa liberté d’action grâce à ses formations légères aéroportées, à un moment critique de l’offensive de la 40ème armée en Ukraine.
L’échec terrible de cette opération mérite donc une analyse attentive des circonstances, de la planification, des modes d’action utilisés et des enseignements propres à cette bataille et ce, en s’appuyant largement sur les écrits de J.Lopez.

Quel est le potentiel des troupes aéroportées soviétiques avant 1943 ?

Comme on peut le lire dans l’ouvrage du général Guillaume « Pourquoi l’armée rouge a vaincu[3] » les Soviétiques sont les premiers à créer des unités parachutistes, près de 12 ans avant les anglo-saxons, en favorisant, notamment, l’entraînement des réservistes et les clubs amateurs de parachutisme (par exemple la société Osoaviakhim). En 1929, le maréchal Toukhatchevski, un des initiateurs de la pensée opérative en URSS, prend en compte la dimension verticale dans ses exercices. En 1940, l’URSS compte ainsi 6 brigades à 3000 hommes, 11 chars légers (T40 et T38), 4 canons de 76mm et 4 de 50mm ainsi que 17 mortiers. Pourtant, la structure et la subordination de ces unités va évoluer régulièrement dans les premières années de la guerre pour atteindre près de 200 000 hommes en 1943, appuyés par deux régiments aériens et deux régiments de planeurs. Dans les faits, ces forces ne seront pas utilisées comme unités aéroportées stricto sensu mais comme infanterie d’élite (Stalingrad), comme forces spéciales (saisie d’aérodromes, de nœuds ferroviaires, de ponts) avec des effectifs compris entre 20 et 500 hommes avec 2 à 20 appareils maximum.
La seule action aéroportée opérative envisagée, ne l’est qu’en 1942, autour la ville de Viazma, mais elle sera transformée en largages tactiques locaux sur plusieurs jours et différents sites pendant lesquels 7 000 parachutistes seront déployés en petites unités sur les arrières allemands, sans objectifs clairs et avec uniquement une mission de harcèlement en lien avec les partisans.

La situation sur le Dniepr en 1943 :

Du 22 au 23 septembre 1943, les Soviétiques, dans le cadre des opérations lancées pour libérer l’Ukraine, tentent de franchir le Dniepr au niveau de la péninsule de Boukrine. Néanmoins, les Allemands se sont repliés en bon ordre et ont établi de solides points d’appui sur la rive occidentale du fleuve. Aussi, seules les 161ème, 309ème, et 254ème divisions d’infanterie soviétiques ont réussi à franchir avec difficulté au soir du 24 septembre. Les têtes de pont ne font que 5 à 7 km de profondeur et les Soviétiques ne peuvent compter que sur 5000 fantassins sans aucun chars ni canons de plus de 76mm. Pour débloquer la situation, avant une contre-attaque allemande blindée prévisible, l’état-major soviétique avait anticipé ce cas non conforme et avait mis en état d’alerte les 3 brigades aéroportées du major-général Kapitokhine. Son adjoint, le général Zatevahkine avait formé alors un groupe de planification avec le chef de l’aviation à long rayon d’action, le général Golanov et avait mis sur pied un plan pour le 16 septembre. Dans ce dernier, les 10 000 parachutistes prévus devaient s’emparer d’une tête de pont de 40km avant le….24 septembre ! Or à cette date, ils ne sont toujours pas déployés.

Retour sur l’échec de l’opération aéroportée sur Boukrine.

Le général Vatoutine, qui commande le front d’Ukraine concerné par le franchissement à Boukrine, initie l’opération aéroportée à J-2, le 22 septembre, au lieu des J-12 prévus par la planification. Or, dans ce laps de temps, l’armée de l’air est incapable de regrouper sur les terrains d’aviation, le carburant, les 50 PS84 (version soviétique du DC3), les 150 IL-4 et les 45 planeurs nécessaires. Le 23 septembre, seuls 8 avions sont disponibles. Les 10 000 parachutistes, leur logistique, leurs équipements lourds peinent à rejoindre les zones de regroupement (manque de trains, de camions,…). L’opération est donc reportée de 24 heures et le plan est modifié car seules 2 brigades sont opérationnelles. Les commandants de celle-ci reçoivent leurs nouveaux ordres 90 minutes avant le décollage, les chefs de compagnie 15 minutes avant, les chefs de section, quant à eux, brieferont les hommes pendant le vol. Les paras n’ont réalisé aucun « rehearsal », n’ont vu ni cartes, ni maquettes des objectifs, ils n’ont ni mines antichars, ni équipements de pluie, ni pelles, ni rations et peu de munitions. Les reconnaissances photographiques des zones de saut n’ont pas été conduites, rien n’a été anticipé, l’esprit d’initiative est inexistant (discipline rigide et contrôle politique de l’armée rouge), l’embarquement dans les avions est anarchique et les postes radios ne sont même pas « avionnés » avec les état-majors qui en ont besoin. Enfin, les 300 missions d’appui aérien préparées avant le largage sont annulées suite aux mauvaises conditions météorologiques.
Dès lors, les quelques avions qui décollent sont accueillis sur le Dniepr par la DCA[4] de 4 divisions allemandes dont une blindée. Les pilotes paniquent, sont abattus ou larguent à l’aveuglette, parfois à 2000m d’altitude. Au bilan les 4575 parachutistes se retrouvent éparpillés sur une zone tenue par l’ennemi de 30 par 90 km, au lieu de 10 par 14 km. En 24 heures, les Soviétiques perdent 692 tués et 200 prisonniers. Ils n’arrivent pas à récupérer le matériel essentiel comme les mortiers, les fusils antichars ou les moyens de communications (5 émetteurs récepteurs seulement sur les 26 prévus). Après de durs combats sans l’appui feux artillerie ou aérien (pas de moyens de transmissions), les 2 300 survivants se rassemblent lentement aux ordres du lieutenant-colonel Sidorchuk (5ème brigade) et se replient dans la forêt d’Irdyn au sud de Kanev avant de faire la jonction, le 15 novembre seulement, avec les troupes régulières qui finissent pas franchir le fleuve.
Cet échec sonnera l’abandon, par l’URSS, du « choc opératif » aéroporté dans la profondeur imaginé par Toukhatchevski. Il faudra attendre l’utilisation de l’hélicoptère par les Soviétiques pour voir renaître une doctrine d’action « verticale » dans l’armée rouge.

Enseignements et conclusions :

L’échec de cette opération aéroportée démontre la nécessité, pour ce type d’action, d’une planification d’une grande précision. Afin d’obtenir l’effet escompté, au niveau opératif et tactique, d’une action « verticale », il faut disposer d’un renseignement fiable, d’un temps d’entraînement et de préparation suffisant, de moyens de communication adaptés aux missions dans la profondeur. Les objectifs doivent être clairement définis (saisie de points clés, fixation d’unités, destruction, cloisonnement d’un espace de bataille), les moyens suffisants (avions, équipements lourds, logistique) et la concentration doit être recherchée (pour permettre des actions violentes sur l’ennemi). Enfin, la capacité à durer de ces unités parachutistes est intimement liée à l’appui possible des moyens artillerie ou air-sol mais aussi à l’arrivée de troupes venues à leur rencontre. Singulièrement, à Boukrine, aucun de ces principes n’a été respecté et a conduit inévitablement à une défaite, remettant en cause, in fine, certains modes d’action, manœuvres ou acquis doctrinaux.


[1] Le Chaudron de Tcherkassy-Korsun et la bataille pour le Dniepr, Jean Lopez, Editions Economica 2011.
[2] Etat-major général de l’armée rouge à Moscou.
[3] Editions Julliard - 1948.
[4] Défense contre avions.

3 commentaires:

  1. Effectivement c'est un épisode peu connu de la seconde guerre mondiale. D'ailleurs, il me semble que les enseignements que vous mettez en avant seront ceux de la catastrophique opération Market garden: moyens radio inefficaces, mauvais renseignement (division SS au repos à Arnhem), logistique inadaptée, jonction avec le corps de bataille britannique trop tardive, soupoudrage des renforts parachutistes polonais.

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  2. Ce sont les soviétiques qui avaient constitué la première unité parachutiste, il me semble.

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    1. Oui effectivement vous avez raison, si les Sovioétiques ont été des précurseurs (voir les écrits du général Guillaume dans son livre "Pourquoi l'armée rouge a vaincu"), dans la mise en oeuvre ils ont été largement dépassés par les Allemands et les Alliés. En outre, les trois premiers parachutistes français (capitaine Geille futur chef de corps du 1er RCP) ont été formés par les Soviétiques.

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