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dimanche 5 février 2017

Comprendre la doctrine russe au travers de la culture militaire soviétique.


L'armée russe est aujourd'hui de nouveau engagée sur divers théâtres d'opérations, en Syrie, dans le Caucase ou en Ukraine. Elle y démontre de grandes qualités tactiques face à des adversaires irréguliers, conventionnels ou tout simplement hybrides. Si ce réveil militaire demeure le fruit d'un effort de professionnalisation et d'équipement engagé par Moscou depuis plusieurs années, la doctrine actuelle, considérée par les armées occidentales comme нелинейная война ou guerre non linéaire, elle reste bien l'héritière de la pensée opérationnelle soviétique des années 1950. En effet, en relisant la "Doctrine militaire soviétique" de Raymond L. Garthoff  (éditions Plon- 1956), il est finalement assez aisé de retrouver les grands principes qui animent encore, de nos jours, l'engagement russe avec notamment la recherche de la surprise, de la fulgurance et l'emploi de l'artillerie au plus près des unités blindées afin de favoriser, in fine, la manœuvre.

Pour Garthoff, "les principes essentiels de l'action en campagne sont l'offensive, la manœuvre, l'initiative, la concentration et l'économie des forces, la surprise et la feinte, la rapidité de l'avance et de la poursuite, l'anéantissement de toute résistance, le maintien de puissantes réserves et l'emploi simultané et combiné des diverses armes". Ces bases sont d'ailleurs celles portées, dans l'histoire russe, par Pierre le Grand qui a mis l'accent en reconstruisant son armée sur la manœuvre, l'offensive, l'autonomie de la cavalerie et l'initiative.
Au-delà de ces grandes lignes, les militaires soviétiques ont assimilé l'héritage du maréchal Boulganine qui considère que la science militaire englobe également des questions relatives aux possibilités économiques et morales du pays comme de l'ennemi. Cette vision, ressemblant à ce que l'OTAN appelle l'approche globale, est bien mise en oeuvre aujourd'hui face à la menace asymétrique ou hybride.

Plus précisément, au niveau tactico-opérationnel,  le combat offensif est l'aspect fondamental que prennent les opérations de l'armée Rouge d'hier et, probablement, des forces russes contemporaines. D'ailleurs, il est intéressant de constater que dans les combats du Donbass, seules les batailles offensives ont apporté des succès aux belligérants. La percée sur un axe principal doit, dans ce cadre, permettre d'exploiter rapidement les gains, dans la profondeur, car elle est appuyée par des actions secondaires ou de soutien (voir croquis) et ce, pour garder l'initiative et emballer le rythme de la conduite des opérations au détriment de l'adversaire. Le rapport de forces est la clé pour permettre de prendre l'ascendant et ne repose pas uniquement sur un calcul numérique mais sur un ensemble de critères techniques ou moraux voire tactiques (terrain, commandement, ruse,...). La défensive n'est pas déniée mais s'emploie uniquement pour économiser des forces en faveur de l'axe principal d'attaque, afin de gagner du temps ou de désorganiser l'ennemi qui attaque et ce, avant de lancer une contre-offensive dans les meilleures conditions ou sur une opportunité. Les généraux soviétiques rappellent aux jeunes officiers que "nos règlements nous apprennent que la victoire appartient toujours à celui qui, audacieux au combat, garde constamment l'initiative et dicte sa volonté à l'ennemi".


Les opérations au niveau tactique sont ainsi explicitées dans les académies militaires en 1950 comme étant la combinaison de quatre formes élémentaires que sont l'attaque frontale, la percée, la manœuvre de flanc et l'enveloppement. La recherche d'assauts concentriques et d'attaques sur les ailes ou d'encerclement en est le fondement pragmatique. En outre, les attaques contre les arrières doivent être recherchées dans cette volonté de fragmenter l'ennemi et de le prendre de vitesse au-delà de son second échelon.
Pour gagner cette course contre la montre sur le terrain, l'auteur fait émerger l'idée soviétique de "Force vive" de la progression, imprimant alors un rythme aux opérations qui prennent de l'ampleur progressivement pour culminer au bon moment : "l'art de conduire une opération consiste précisément à savoir lancer des attaques continues d'une puissance sans cesse croissante. Le choc final doit être le plus fort ; il présente un caractère écrasant". Ainsi, la force vive de l'attaque et de la poursuite se mesure à la vitesse moyenne de la progression. La poursuite, quant à elle, peut être frontale mais c'est surtout quand elle est parallèle (sur un ou deux flancs adverses) qu'elle est la plus efficace.

La mise en oeuvre de ces principes passent donc par la combinaison des armes ou fonctions opérationnelles sans qu'aucune ne soit favorisée car employées de manière complémentaire dans le temps et dans l'espace. Les troupes russes actuelles en sont l'illustration au moment où elles sont engagées en Europe ou ailleurs, déployant chars, artillerie, hélicoptères et forces spéciales en Syrie ou en Crimée. Dès lors, si l’infanterie reste l'arme principale à condition d'être dotée de capacités accroissant sa mobilité (véhicules blindés), l'artillerie demeure la principale force de choc (Staline l'appelle la "déesse de la guerre"). En 1946, le général Protchko souligne d'ailleurs que : "notre doctrine militaire a combattu les théories qui visaient à minimiser le rôle de l'artillerie dans la guerre moderne. Pour grands que soient leurs progrès, les chars et l'aviation ne peuvent remplacer l'artillerie. Elle a été et continue à être l'arme la plus puissante de l'Armée Rouge". En conséquence, hier comme aujourd'hui, les offensives d'artillerie telles que décrites dans la doctrine "consistent à faire appuyer l'infanterie et les chars de façon permanente par une artillerie massive et active, et par des tirs de mortiers pendant tout le déroulement de l'offensive". Ceci explique l'emploi généralisé de l'artillerie auto-portée (voir notre article sur les combats du Donbass) sur le front de l'Est de 1941 à 1945 ou en Ukraine en 2015. Les chars sont bien évidemment l'autre outil majeur pour accroître le choc, le feu et la mobilité. "La principale mission des chars lourds est de détruire les défenses et les armes antichars de l'ennemi. L'artillerie auto-portée est employée en liaison immédiate avec les blindés pour en assurer les flancs et les arrières. Les chars moyens neutralisent les points de départ du tir ennemi."  

Pour conclure, même si la pensée militaire russe contemporaine a dû prendre en compte les enjeux des nouvelles formes de conflits, elle garde comme fondement la doctrine soviétique. Celle-ci offre de vraies clés tactiques pour favoriser la fulgurance, le choc et la manœuvre pour préparer les guerres infovalorisées de demain. Ces dernières auront probablement lieu sur des échelles géographiques très larges et verront l'engagement de forces conventionnelles nombreuses appuyées par des techno-guérillas dotées de capacités d'agression puissantes et sophistiquées. Il est donc important de revenir aux fondamentaux de la tactique pour ne pas être victime de notre propre assoupissement doctrinal.   

3 commentaires:

  1. Bonjour,

    Très intéressante analyse qui conforte ce que j'ai pu lire par ailleurs.
    Néanmoins je me demande comment cette doctrine de l'URSS d'hier et de la Russie d'aujourd'hui s'exprime dans un conflit et un champs de bataille complexe comme la Syrie. La Russie y étant essentiellement un support à l'importante puissance de feu.

    Cordialement

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    1. Bonjour.
      Cette analyse des modes opératoires de l'armée rouge renvoie sans doute à ce qu'a été la tactique de la Wermarcht associant pour la première fois blindés en formations autonomes, infanterie motorisée, et avions d'attaque en piqué, avec une mobilité extrême au moins dans la première phase de Barbarossa. On peut supposer que les premiers succès allemands ont contribué à inspirer la doctrine soviétique pour la contre offensive victorieuse. L'histoire du 'front de l'Est" est à cet égard intéressante, les soviétiques ayant très tôt emprunté par exemple à leurs agresseurs les attaques sur les flancs de la progression des panzers, de l'aveu même de gradés allemands. L'art militaire, un éternel échange de savoirs et de savoir-faire.

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  2. Bonjour,
    Excellent article. Il est difficile toutefois de comparer les grandes batailles de la seconde guerre mondiale et les conflits actuels, plutôt "asymétriques", se déroulant souvent en milieux urbains, et qui reposent surtout sur le renseignement, les frappes aériennes "ciblées" et les forces spéciales. Il n'y est pas question de grandes batailles de blindés, ou de pilonnages d'artillerie...les méthodes se doivent d'être, disons, plus..chirurgicales...

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