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jeudi 17 janvier 2013

Les enseignements de la guerre russo-japonaise 1904-1905 (2).


La guerre russo-japonaise, comme la guerre des Boers et les conflits balkaniques du début du XXème siècle, apparaît, avec le recul historique, comme un laboratoire de ce que sera le tournant de la première guerre mondiale et ce, tant en termes d'emploi des armes que d'évolution tactique. Pourtant, l'analyse faite à l'époque par les observateurs européens montre que le retour d'expérience peut être bénéfique comme il peut renforcer les préjugés ou l'immobilisme doctrinal.
  




En France, en particulier, les tenants de la "manoeuvre napoléonnienne" comme Maillard ou Bonnal y voient l'illustration de leurs théories et de modes d'action basés sur la manoeuvre de la cavalerie sur les ailes, l'emploi d'une avant-garde bien pourvue pour fixer l'ennemi, la subordination de l'artillerie à l'infanterie et enfin un certain déni du feu au détriment de toute sûreté mais au bénéfice des forces morales. Néanmoins, l'expérience mandchoue montre que l'avancée de l'avant garde russe du général Sassoulitch jusqu'au fleuve Yalou (à 220 km du corps de bataille principal) n'avait pas été d'une grande utilité, n'empêchant pas les Nippons de franchir le fleuve et ne donnant pas aux Russes une idée des forces en présence. La France fera d'ailleurs la même erreur en 1914 en envoyant, contre son gré, vers les Ardennes l'armée de Lanrezac (voir notre article sur ce sujet) jusqu'à la mettre en danger.
Ce courant de pensée (qui existe également en Allemagne avec une référence absolue à Clausewitz) s'oppose à une autre école dirigée par le général de Négrier qui veut, pour sa part, mettre en avant le feu des canons et des fantassins mais aussi la nécessité  de se déployer en rideaux successifs (enseignements de la guerre des Boers) dans la profondeur. En Europe, on loue ainsi les assauts nippons frontaux de la bataille de Moukden en février-mars 1905 alors qu'ils seront meurtriers et ne seront pas à l'origine du retrait russe (ce sera plutôt la panique du général Kouropatkine devant une tentaive d'enveloppement de son adversaire).

Pourtant, les témoins et analystes militaires décrivent des erreurs russes comme japonaises (plutôt russes d'ailleurs, le Japon bénéficiant du statut de vainqueur). Comme en 1914, bon nombre d'officiers généraux sont critiqués pour leur manque de hauteur de vue et de "coup d'oeil tactique". En opposition complète à "l'offensive à outrance" de plus en plus pregnante, la supériorité de la défensive est souvent soulignée par les militaires dans cette campagne car elle garantit la liberté d'action et permet de tenir l'ennemi à distance en attendant des renforts. Ainsi, les troupes de Moscou en usent régulièrement comme à la bataille de Liao Yang ou autour de Port Arthur et ce, avec des aménagements du terrain très élaborés (tranchées, postes de combat, barbelés, nids de mitrailleuses).
De la même façon, on considère comme anecdotique ou exceptionnel l'arrêt complet des opérations observé à partir de la bataille de Cha-ho en 1904 (avec un face à face entre les armées qui s'enterrent et se retranchent appuyées par une large artillerie). Cette "pause" tactique est mise sur le compte de la faiblesse des effectifs de part et d'autre alors qu'elle est, en réalité, le résultat d'un échec de la manoeuvre, une nécessité logistique comme humaine.
L'artillerie à tir rapide russe (équivalente au canon de 75 français), quoique moderne et efficace, montre ses limites de portée, de vulnérabilité et de puissance face à des canons japonais plus anciens mais de plus gros calibre pour venir à bout, notamment, du siège de Port Arthur. La cavalerie, source en Europe, de réflexions et d'intérêts pour recueillir le renseignement, rompre le dispositif adverse et couvrir les marches d'approche des unités, est très décevante dans le conflit russo-japonais. En effet, manquant d'allonge pour collecter les informations sur l'ennemi, elle n'a pas suffisamment de puissance de feu pour contrer une attaque sur les flancs armées ou encore pour développer un choc suffisant face à des défenseurs dotés de mitrailleuses. Le raid, vu par la France comme une mission importante pour les cavaliers, sera un échec dans ces opérations asiatiques, à l'image de la manoeuvre sans effet des 66 escadrons du général Mischenko sur les lignes arrières nipponnes.
Enfin, tous les spécialistes s'accordent à souligner l'intérêt de la fortification de campagne, la dangeureusité des lignes de tirailleurs trop compactes et successives (pertes accrues face au feu ennemi), l'importance des réserves et l'emploi de la mitrailleuse (les Japonais en dotent tous leurs échelons). A contrario, ces erreurs ou ces constats ne seront pas mis en oeuvre lors du déclenchement du premier conflit mondial au début duquel les théories d'Ardant du Picq ou de Foch (souvent oublié dans son influence négative) sur les forces morales auront raison des principes de la guerre illustrés par cette guerre moderne entre le Japon et la Russie .

Pour conclure, comme on le voit dans les récits et enseignements de la guerre russo-japonaise au debut du XXème siècle, le retour d'expérience peut parfois faire l'objet d'une interprétation subjective afin de coller à la doctrine du moment ou aux certitudes opérationnelles de telle ou telle armée. Les constats, pourtant justes, sont souvent balayés du revers de la main afin de ne pas remettre en cause les choix militaires. Aussi, aujourd'hui encore, alors que la menace se fait multiforme et évolutive (parfois dans un temps très court), il pourrait être dangereux de calquer les modes d'action d'un théâtre à l'autre ou de considérer comme acquis la supériorité d'un choix technique ou  tactique.

Frédéric JORDAN

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